CAMILLE, extrait de : Ils ne désirent guère que la paix, recueil à paraître.

Camille est ponctuelle, pour n’avoir aucune surprise, la veille de son entretien, elle vérifia les horaires de train sur l’appli de la SNCF.

Le lendemain matin, le train partit à l’heure malgré la grève. Tout allait bien sauf l’appréhension qui commençait à la harceler. Camille, vingt-cinq ans, boursière diplômée d’une école de commerce réputée, sortie première de sa promo, pratique couramment le français, -bien entendu puisque c’est la langue de son pays-, mais aussi l’anglais, l’arabe et le chinois. Avec ces atouts majeurs elle ne devrait pas se tourmenter pour trouver un job, pourtant, elle sait que l’entretien où elle se rend va se solder par un refus. Elle a ses raisons.

Ce jour-là, le train arriva à l’heure à sa destination, sans elle, car elle avait succombé à son angoisse, elle était descendue à la première gare et attendait le prochain train qui la ramènerait à la maison. Elle étouffait à l’idée d’affronter encore une fois une entrevue durant laquelle il faudrait qu’elle démontre ses qualités exceptionnelles dans le domaine du management, elle préférait d’ailleurs de loin dire « direction de personnel » mais il fallait sacrifier à la mode linguistique et elle s’y pliait.

Camille avait comme  toutes ses amies, un second handicap à surmonter : elle avait intérêt à se montrer motivée à mettre entre parenthèse sa vie de future épouse et mère. « On verra bien se disait-elle à ce sujet, d’abord mon indépendance financière, le reste viendra en son temps ! »

Finalement, demanderez-vous, pourquoi était-elle si angoissée cette jeune-fille ? La conjoncture économique ? Bah ! broutille ! Le lot commun. Alors, quoi ?

Camille s’appelle en fait Camilia. Camilia n’est pas blonde, elle possède une magnifique chevelure abondante noire avec des reflets auburn, des yeux noirs de geai qui ne mentent pas ; Camilia a cultivé un accent neutre ; elle ne s’appelle ni Dupont ni Dubois mais Ben Seden, qu’elle a maquillé en Seden. Camilia pour décrocher ses entretiens donne aussi l’adresse parisienne d’une copine, c’est une question de survie. Mais comment puis-je aller plus loin dans le mensonge ? La question tourmente Camilia et l’empêche de vivre.

Devant la barrière insurmontable de son origine, elle renonce peu à peu : elle avait affronté le premier rendez-vous, fui la salle d’attente au second, n’avait pas franchi la porte au troisième, fait demi-tour à la gare au quatrième, et les suivants elle était descendue du train de plus en plus tôt. Pourtant hier soir quand elle avait consulté l’appli de la SNCF, gonflée d’espoir, elle y croyait comme toutes les autres fois, Camilia.

Après avoir fait beaucoup d’efforts pour s’en sortir, (comme on dit communément), Camilia aujourd’hui est complètement découragée. Elle s’enferme dans sa chambre pour soigner son amertume.

Sa mère ne sait plus quoi penser ni qu’entreprendre pour l’encourager à continuer ses recherches d’emploi. Mo et Fati ses frangins constatent que quelque chose est cassé en elle, ils ne savent que faire pour la dérider. Son père comme à l’habitude est absent, absent de tout, même de sa vie à lui, alors comment pourrait-il s’intéresser à d’autres, même à ses enfants ?

  • Va au docteur, supplie Djamila.
  • Je ne suis pas malade, répond Camilia.
  • Il t’aidera à contrôler le stress.
  • Ce n’est pas moi qui ai besoin de me soigner. J’en ai marre moi, ils ne veulent pas me faire confiance. Je veux vivre, tu entends? J’en ai marre de comprendre, comprendre que tous mes copains de l’école ont trouvé du boulot et moi je moisis ici ; marre de me confronter aux regards condescendants ou agressifs ; j’en ai marre de cette vie de promesses et de compromis, pour rien, tu m’entends ? Pour rien ? Et puis, va dire au voisin qu’il baisse sa télé, j’ai la tête qui va exploser !

Camilia se bouche les oreilles, elle tourne brusquement le dos à sa mère et se précipite dans sa chambre, elle tourne la clé. Comme d’habitude, depuis des mois, un nouvel orage vient de passer, de plus en plus électrique, violent. Sa mère pleure dans la cuisine en se demandant comment calmer l’orage. Djamila sait que Camilia a raison, elle a le cœur gros pour elle et pour tous ses enfants qui n’ont d’autre avenir que de traîner dans les cours des immeubles après les promesses vaines de l’école. Elle a beau leur interdire de rester dans la rue à la sortie du college, les confiner à la maison à faire leurs devoirs, la pression de la société est là, écrasante. Djamila se sent écrasée par l’inéluctable défaite qui pèse sur eux.

Une heure après Camilia sort de sa chambre avec son sac à dos sur les épaules. Djamila est surprise.

  • Tu vas où ?
  • Je pars à Bruxelles, j’ai décroché un rendez-vous.
  • Quoi ?
  • Responsable du personnel chez Loréal, relations avec la Chine, le top !
  • C’est pas vrai! Tout ce que tu rêvais ! Djamila se sent tout à coup si légère. Tu vas dormir où à Bruxelles ?
  • Chez Fatiha, pas d’problème.
  • Mais t’as décroché une entrevue si vite ?
  • Oui, ils ont un congé de maladie sur les bras. Bise, Mom, le train est dans une heure à Gare du Nord.
  • Tu as de l’argent ?
  • Oui, t’inquiète, je vais me débrouiller. Embrasse Mo et Fati, je les appelle ce soir.
  • Donne-moi des nouvelles.

Djamila n’en croit pas ses yeux ni ses oreilles, elle est heureuse, embrasse sa fille avec tout son amour maternel. En la serrant dans ses bras, elle lui adresse des bénédictions secrètes dans une fervente prière. Camilia est déterminée, un peu trop grave peut-être, mais c’est le stress.

Des nouvelles de Camilia, Djamila en a eu quelques mois plus tard après avoir versé bien des larmes douloureuses. Lors d’un attentat, elle découvrit sur l’écran de sa télé le portrait de sa fille. Les journalistes annonçaient qu’elle s’était fait exploser en pleine gare, Gare du Nord justement. Ils disaient « la terroriste ». Sa douce Camilia, son trésor de gaîté et de courage, une terroriste ! Djamila ni crut pas sur le moment, pourtant, à la faveur de la nuit, elle enjamba la balustrade du balcon.

Tous les voisins, jeunes et vieux, savaient que le sort des Ben Seden pouvait aussi être le leur. Ils fermèrent leurs fenêtres, à double tour, supportant à l’intérieur le fardeau de la haine qui enfle et les cauchemars qui hantent l’avenir de leurs enfants.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s